Extrait du livre

415 jours
autour du monde en famille
Axelle Partaix
Editions TDM Aquitaine

 

A ma formidable famille.

 

 

J'ai quelque chose à t'annoncer!

Certes, un rêve de beignet, c’est un rêve, pas un beignet. Mais un rêve de voyage, c’est déjà un voyage – Marek Halter


Les deux hommes s’affrontent du regard. Dans la main tremblante d’Eduardo, le couteau n’est qu’à quelques centimètres des visages de Paul et Louis qui contemplent la scène, hypnotisés et totalement inconscients du danger. Une bagarre, une vraie, comme dans les films! Je me lève d’un bond et les attrape par la peau du cou pour les mettre à l’abri. Alisée, toujours très prudente, s’est déjà reculée et regarde de loin. Jean-Christophe et un voisin de table s’approchent avec circonspection pour tenter de séparer en douceur les deux hommes tandis que Marina, la femme d’Eduardo, hurle en pleurant, tout cela sous le regard intéressé, presque clinique, de Julian, leur fils de treize ans, qui semble bien être le seul de l’assistance à ne pas souhaiter se trouver ailleurs.

C’est le quatre-vingt-sixième jour de notre tour du monde en famille. Nous sommes à Arequipa, la deuxième ville du Pérou, et contrairement à Julian, en ce moment, nous aimerions bien nous trouver autre part. Nous avons un peu de mal à réaliser que la situation a dégénéré si vite que l’issue est tout à fait incertaine. La journée avait pourtant bien commencé. Le voyage lui-même se déroule parfaitement bien et nous nous plaisons au Pérou, troisième pays que nous visitons depuis notre départ de France, depuis que nous avons faite nôtre cette citation de Saint-Exupéry:

Faites que le rêve dévore votre vie avant que la vie ne dévore votre rêve.

J’adore cette citation. Je regarde souvent les citations sur les rêves, mais celle-là reste ma préférée. Avant de vivre ce rêve de voyage, mon mari, Jean-Christophe, avait réalisé un rêve professionnel pour ses quarante ans: reprendre une entreprise. Moi aussi, j’étais dans son rêve. Travailler en couple, un rêve parfois peut-être, une réalité pour certains, un cauchemar pour d’autres!

La période «j’ai quelque chose à t’annoncer» pendant laquelle nous avons présenté notre projet de reprise à la famille et aux amis a été très excitante. On était en plein dans le rêve, celui dont on ne veut pas réveiller, tout est nouveau, tout beau. Nous nous sommes rendu compte que beaucoup de gens avaient le même rêve: être indépendant, travailler pour soi et non pour enrichir des actionnaires… Pour quelques autres, cela n’avait rien d’un rêve: pourquoi quitter une bonne situation, stable et confortable, renoncer aux congés payés et au CE?

Quelques mois plus tard, le rêve avait quitté son statut de rêve pour passer à celui de réalité. Il faut reconnaître qu’il avait perdu en même temps une partie de son attrait. Nous nous sommes familiarisés avec plus ou moins de joie, avec les satisfactions (un nouveau marché remporté, un client content) et les galères (des charges, encore des charges, toujours des charges à payer! Comment reconnaître à l’avance un mauvais payeur?) que connaissent tous les dirigeants de PME.

Et puis un jour, nous avons reçu un mail d’une ancienne collègue de Jean-Christophe, qui elle aussi avait décidé de réaliser un rêve: faire le tour du monde à vélo avec son mari et leurs trois enfants. Le projet nous a fascinés. Enfin, la partie «tour du monde en famille» seulement. Pour le vélo, on était tout de suite moins enthousiastes. Un nouveau rêve a commencé à germer. Découvrir le monde, faire une parenthèse dans notre vie, être tout simplement ensemble et profiter les uns des autres. Les arguments s’accumulaient et l’idée nous trottait continuellement dans la tête. Elle a trotté un bon moment. Quatre ans. Quatre années pendant lesquelles nous nous sommes offert un nouvel appareil photo (on ne sait jamais, si on part un jour…), de beaux livres de voyages, une carte du monde accrochée dans le séjour et surtout, tout en gardant les pieds dans notre maison près de Villeneuve-sur-Lot, nous avons commencé un voyage virtuel en découvrant les nombreux sites crées par les heureux aventuriers déjà partis.

Beaucoup de familles voyageaient en camping-car, un moyen de locomotion que nous ne connaissions pas du tout. Alors un weekend, nous en avons loué un pour essayer. On nous a dit par la suite que nous avions choisi l’un des pires endroits d’Europe du sud pour tester le camping-car: de Carcassonne à Rosas, en Espagne. D’un coup, tous les clichés qui collent à la carrosserie des camping-cars se sont révélés vrais: parkings limités en hauteur où l’on ne peut pas entrer, aires de repos où l’on est entassés les uns à côté des autres (mieux vaut être doué pour les manœuvres) quand elles ne ressemblent pas à des décharges, ruelles étroites à sens unique où l’on a le choix entre rayer les voitures stationnées et emporter l’échafaudage… et toutes ces jolies petites villes où l’on aimerait bien s’arrêter mais que l’on se contente de traverser car on ne trouve aucun emplacement suffisamment grand pour se garer! Bon, ne soyons pas mauvaises langues, il y a bien les aires d’autoroutes et les parkings de supermarché sur lesquels on peut s’arrêter tranquillement, mais pour un petit weekend touristique, on espérait quand même autre chose. Bref, nous sommes rentrés assez déçus et refroidis par notre expérience de camping caristes, bien décidés à trouver un autre moyen de transport pour notre périple.

Facile à dire, mais tout compte fait, pas si simple que ça. On a pensé au van aménagé, au 4x4 cellule, ou celui avec tente de toit (on ne savait même pas que ça existait), on a aussi envisagé de partir avec les sacs à dos et d’utiliser les transports locaux. Finalement, après plusieurs mois de réflexion et d’hésitation, nous sommes revenus à l’idée de départ: à cinq, pour une longue durée et avec les enfants qui doivent faire leur travail scolaire, le mieux, c’était bien le camping-car. On pourrait toujours le revendre dès notre retour en France.

Mais avant de penser à le revendre, il fallait l’acheter. Ce fut la seconde étape sérieuse vers la concrétisation de ce nouveau rêve, la première étant la vente de notre entreprise car une gestion à distance nous paraissait trop compliquée.

Pour le choisir, nous avons écumé les petites annonces, les sites de voyageurs, les forums de discussions, les catalogues et les films publicitaires. Alors ça, j’adore! Dans ces brochures et publicités vantant les mérites des camping-cars ou des vans aménagés, l’intérieur est toujours propre et impeccablement rangé, même avec des enfants. N’y a-t-il donc que les nôtres qui laissent traîner leurs affaires? Les lits sont faits au carré, même celui sous la capucine qu’on ne peut faire que plié en quatre en se cognant la tête toutes les cinq secondes, la salle de bain est brillante de propreté, les serviettes de toilette, toutes assorties, sont bien pliées (comment vont-elles sécher?), et surtout, la cuisine est étincelante, avec le repas servi sur la table. Si c’est le petit déjeuner, il y a du jus d’orange fraîchement pressé et des croissants, si c’est le dîner, il semble tellement élaboré et appétissant qu’on se demande bien comment il a pu être cuisiné dans un si petit espace (propre et rangé, il faut le rappeler, alors que moi, quand je fais la cuisine, il y en a partout et si je range avant de manger, le repas est froid). Les assiettes sont en porcelaine et la bouteille de vin (grand cru, évidemment) est judicieusement placée entre les bougies et, comble du raffinement, les verres à pieds. C’est quand même le top les verres à pieds. Pas forcément ce que l’on penserait à prendre en premier dans un camping car, mais sur les photos, ça fait de l’effet. Ça semble vraiment tentant les vacances en véhicule aménagé! Quelque chose nous disait pourtant que dans le nôtre, ce ne serait pas tout à fait le même standing…

Enfin, les longues soirées passées sur internet depuis des mois ont permis à Jean-Christophe d’identifier précisément la pièce rare, LE camping-car qu’il nous fallait. Ne restait plus qu’à le traquer sur Le Bon Coin. Nous avons eu de la chance, un mois après avoir vendu l’entreprise, nous sommes rentrés à la maison avec celui qui serait notre futur Home sweet home pendant quatorze mois. Magnifique! Presque tout neuf et tout propre, comme sur les photos de ces catalogues que l’on dévorait des yeux, tels des enfants avant Noël. Pendant les quelques mois qui ont suivi, nous sommes devenus des clients assidus du Narbonne Accessoires d’Agen. Nous avons même pris la carte de fidélité! Pour nous, totalement ignorants de l’univers du camping-car, c’est un nouveau monde que nous avons découvert. Nous avons même fini par acheter de la vaisselle en mélaminé et, croyez-le ou pas, des verres à pieds, mais en plastique!

Préparer son rêve, c’est déjà le vivre, et malgré un emploi du temps très chargé, ces quelques mois ont été formidables. Nous étions déjà fin mars, et nous voulions quitter la France avant l’été, pour pouvoir partir pendant au moins un an et revenir avant que notre aînée n’entre en seconde. Les préparatifs se sont enchaînés: formalités administratives, vaccins, modifications et aménagement du camping-car pour l’adapter à un long voyage, préparation de l’itinéraire, mise en carton pour le déménagement, inscriptions au CNED, création d’un site internet pour que notre famille et nos amis puissent nous suivre… La semaine précédant le départ en cargo du camping-car pour l’Amérique du Sud, Jean-Christophe n’a pratiquement pas dormi pour pouvoir achever dans les temps tout ce qu’il avait prévu de faire.

En même temps, on est repartis dans la période «j’ai quelque chose à t’annoncer!», qui s’est révélée pleine de surprises.

Les premiers concernés ont bien sûr été les enfants. Nous en avons trois: Alisée, Paul et Louis, 13, 11 et 9 ans à l’époque, à la fois assez grands pour profiter et se souvenir de ce que nous allions vivre, et assez jeunes pour que leur scolarité n’en soit pas gênée. Nous avons attendu la cession de l’entreprise, et, pour l’occasion, nous sommes allés au restaurant. A l’annonce de la nouvelle, les garçons ont été tout de suite très excités et enthousiastes. Alisée s’est mise à pleurer. Nous avons été un peu pris de court. Nous nous doutions que ce serait plus difficile pour elle, qui entrait dans l’adolescence, mais tout de même pas à ce point. Au cours de ce repas, et des mois qui ont suivi, nous avons longuement parlé de ce voyage entre nous, les impliquant dans la préparation de l’itinéraire, essayant de répondre aux inquiétudes qui apparaissaient au fur et à mesure que le temps passait. Ayant vendu notre entreprise et étant en location, plus rien ne nous retenait dans le Lot-et-Garonne, mais nous leur avons promis que nous y reviendrions et qu’ils retrouveraient leurs écoles et leurs copains, tout leur univers.

Nous avons gardé le projet secret entre nous cinq pendant quelques temps, puis nous avons commencé à en parler. Pour nous, c’était beaucoup plus excitant que la reprise de l’entreprise. Mais nous avons découvert que malgré ce que nous pensions, c’est parfois plus facile d’annoncer un rêve concernant la vie professionnelle qu’un rêve concernant la vie tout court. Ça fait plus sérieux, plus «standard», ça correspond mieux au moule qu’impose notre société. Imaginez: vous arrivez, tout content devant un(e) ami(e), vous lui annoncez d’un ton vibrant d’enthousiasme: «on part faire le tour du monde en famille, c’est super, n’est-ce pas?», attendant qu’il (elle) saute de joie avec vous. Et là, deux yeux incrédules, voire inquiets, vous regardent: «Mais… qu’est-ce qui vous prend?» Le flop total.

Nous avons également eu droit à:

- Mais, qu’est-ce que vous allez faire de votre chien?

- Mais, qu’est-ce que vous allez faire de votre maison?

- Mais, qu’est-ce que vous allez faire de votre entreprise?

- Mais, qu’est-ce que vous allez faire en rentrant?

- Mais, ce n’est pas dangereux?

Préoccupations tout à fait légitimes, c’est juste que, comme première réaction, on imaginait autre chose.

Et par-dessus tout, il y a eu: Mais, qu’est-ce que vous allez faire des enfants???

«Je pensais te les laisser» ne soulevant pas un enthousiasme incroyable, on a donc expliqué que non, on ne les laissait pas, oui, on partait avec eux, non, ils n’allaient pas être déscolarisés pendant quatorze mois, oui, on allait les inscrire au CNED. Quant à notre chien, il serait ravi d’aller se faire dorloter chez mes beaux-parents.

Et puis, il y a eu les autres, ceux qui nous ont regardés, avec surprise, avant de s’écrier: «mais c’est super!» et de demander des précisions, des détails, des dates, des adresses… tous ceux qui, bien que ne partageant pas notre rêve, s’y sont intéressés, et ne nous ont pas donné l’impression d’être bizarres, inconscients, parents indignes, maîtres indignes, employeurs indignes et… enfants indignes.

Parce que bien sûr, il y a eu la réaction des parents, les tout premiers après les enfants à apprendre la nouvelle.

C’est dur pour de nombreux parents lorsque leurs enfants partent vivre loin, loin comme l’autre bout de la France, loin comme l’étranger. Quand nous avons commencé à travailler, nous sommes partis en Normandie, bien loin de notre ville natale de Pau. Arrivés un 23 janvier, nous n’avons pas vu la couleur du ciel pendant trois semaines. Le matin, on se levait, il y a avait du brouillard. Le midi, on déjeunait, il y avait du brouillard. Le soir, on se couchait, il y avait toujours du brouillard. La nuit, il n’y avait peut-être plus de brouillard, mais… on dormait. Nous avons passé les quinze années suivantes à nous rapprocher petit à petit du sud-ouest. Du sud du sud-ouest plus exactement. On comptait les progrès en passant les fleuves. Après la Seine, le premier grand pas, très symbolique pour tous les sudistes qui se sont un jour retrouvés exilés dans le nord (le nord désignant un vaste territoire situé au nord de la ligne La-Roche-sur-Yon / Bourg-en-Bresse), a été de revenir au sud de la Loire. Après la Loire, notre étape suivante a été le Lot. Le nord du Lot, mais… le Lot quand même. Ne restait plus qu’à rejoindre le Gave ou l’Adour. Aussi étions-nous un peu inquiets de la réaction de nos parents quand nous leur avons annoncé que finalement, le Gave et l’Adour n’étaient plus d’actualité, nous rêvions maintenant du Mékong, de l’Amazone ou de l’Uruguay.

La réaction des miens m’a agréablement surprise lorsque nous leur avons annoncé notre projet: «Quelle bonne idée, ça va vous faire du bien de partir!» Ah bon? Ma sœur vivant en Angleterre, mon frère étant sur le point de déménager en Chine, j’étais la seule de leurs trois enfants toujours en France, et pas trop loin de chez eux. Je ne m’attendais donc pas à tant d’enthousiasme et de compréhension de leur part! J’étais ravie qu’ils le prennent aussi bien et qu’ils adhèrent ainsi à notre rêve. Mes parents sont formidables! Quelques jours plus tard, j’ai eu droit à l’explication: en fait, nous nous étions mal compris et ils pensaient que nous partions juste pour l’été… L’enthousiasme est retombé aussi vite qu’il était monté! En fait, ils étaient plutôt effondrés. Quatorze mois sans voir ses enfants et petits-enfants grandir et évoluer, c’est long. Heureusement, le côté positif a fini par s’imposer et ils ont commencé à faire des projets et voir comment ils pouvaient nous rejoindre pendant le voyage.

Quant à mes beaux-parents, qui n’ont qu’un seul enfant, mon mari, ils ont tout de suite très bien compris la situation, et ont sauté la case «enthousiasme» pour se retrouver directement sur la case «effondrement».

Dans ces cas là, pensez-vous trouver une oreille compatissante auprès de vos amis? C’est possible. Ça dépend lesquels. D’après un dicton, «le zèle des amis est parfois plus néfaste que la haine des ennemis». Ma belle-mère a au moins une amie très zélée. Alors qu’elle lui annonçait notre prochain départ, espérant quelques mots de soutien, celle-ci l’a considérée avec une mine atterrée: «Quoi??? Comment osent-ils te faire ça???» On sent parfois que l’on s’engage sur un terrain glissant, on se rend compte que l’on aurait mieux fait de ne rien dire et de rester avec ses soucis qui finalement n’étaient pas si gros que ça. On espérait les alléger en les partageant, mais c’est l’effet inverse qui se produit, ils sont en train de devenir énormes, monstrueux! Et une fois le processus enclenché, il est trop tard pour revenir en arrière… l’ «amie» se tourne alors vers sa fille qui vient d’arriver pour lui raconter la «trahison». L’espoir renaît, la demoiselle, un peu plus jeune que nous, sans aller jusqu’à s’enthousiasmer, pourrait au moins comprendre nos aspirations. Non. Au lieu de deux yeux consternés, en voilà à présent quatre. La pitié affichée le dispute à la satisfaction à peine cachée de ne pas être celle qu’il faut consoler. «Ma pauvre, comment vas-tu faire?» Nouveau couplet sur l’ingratitude et l’inconscience des enfants (on a quand même quarante ans…) avant qu’une nouvelle pensée, très morbide, ne surgisse: «mais… quatorze mois, c’est long. Surtout à ton âge. Vont-ils te revoir au moins?»

Certaines personnes ont vraiment un don pour soutenir les autres... Et nous, si nous ne le savions pas, nous avons eu l’occasion de découvrir que nos rêves n’étaient pas ceux des autres.

Quant à la suite de cette fameuse journée au Pérou et de la bagarre au couteau, puisque vous êtes en train de lire ces lignes, c’est que ça ne s’est pas si mal terminé!


Londres

Le départ

Et il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le voyage, l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses - Milan Kundera


18 juin 2011 – Jour 1

14 heures, aéroport de Biarritz.

Le jour que nous attendions depuis si longtemps est arrivé. Je ne saurais dire s’il ressemble à ce que nous avions imaginé. Tout s’est fait si vite! Les dernières semaines, plutôt éprouvantes, ont défilé à toute allure et ont vu s’accumuler fatigue et tension. Si les enfants sont dans la fièvre du départ et complètement excités, nous sommes tous les deux dans une sorte d’état second, totalement détachés de tout et beaucoup trop épuisés pour ressentir quoi que ce soit. Le départ nous apparaît comme une libération.

Nos familles nous ont accompagnés à l’aéroport. Ma belle-mère, submergée par l’émotion, s’effondre en larmes. Mes parents et mon beau-père tiennent le coup. Après la dernière photo de groupe et les embrassades accompagnées des ultimes recommandations de prudence, nous commençons les premières formalités.

A peine installé dans l’avion, Jean-Christophe s’endort. Il ne voit pas les paysages familiers où nous passons tous les ans une partie de nos vacances, la forêt des Landes, les immenses plages de sable blond, les petites maisons au milieu des pins, les bateaux de pêcheurs, minuscules petits points sur l’Atlantique, bientôt recouverts par la masse ouatée des nuages.

On est partis…

20 juin 2011 – J3

Avec ses chaussures à plateforme, le jeune homme gagne facilement 8 à 10 centimètres. Sur son pantalon argenté renforcé aux genoux, il porte un tee-shirt noir sur lequel l’éclairage stroboscopique fait bien ressortir une tête de mort orange fluo traversée d’une sorte d’épée au design futuriste vert fluo. Le vert de l’épée est parfaitement assorti à celui de la teinture pour cheveux qui orne les piques hérissant sa tête. Il a tant de piercings que je renonce à les compter, et son bras gauche est déformé par un énorme implant sous-cutané. Des bouchons d’oreille le protègent du martèlement des basses de la bande sonore: Les quatre saisons version techno. Original. Et bruyant.

Lorsqu’il se précipite vers Jean-Christophe, on s’attend presque à ce qu’il le menace d’un sabre laser. Mais non, c’est juste pour le prier, très courtoisement, de ranger son appareil photo. Les photos sont interdites au Cyber Dog, cet incroyable magasin londonien à l’ambiance futuriste où l‘on a l’impression de pénétrer en plein tournage d’un film de science-fiction. Comme lui, tous les cyber-vendeurs et vendeuses ont l’air tout droit sortis de Star War. A part eux, qui peut bien porter le genre d’articles (déclinés dans toutes les couleurs fluos) vendus dans la boutique? Ils ont même ouvert une nouvelle salle au 2ème sous-sol dont l’entrée est interdite aux mineurs: un cyber sex-shop. Rien de bien excitant.

Les enfants sont fascinés par l’atmosphère qui règne autour d’eux. Nous les arrachons à l’obscurité de la salle pour remonter au rez-de-chaussée, à peine un peu moins bruyant. Là, ils restent en contemplation devant deux cages de verre dans lesquelles un couple assez peu habillé exhibe ses talents de danseurs. Enfin, nous franchissons la porte, gardée par deux statues géantes de robots, pour nous retrouver au milieu de l’agitation de Camden Market, lieu favori de Jean-Christophe à Londres.

Nous avons découvert ce marché lors de notre premier séjour en Angleterre, il y a 20 ans. A l’époque, c’était un endroit qui nous semblait authentique, un haut lieu du vintage avant que le phénomène ne devienne à la mode. C’était sombre, parfois glauque, le genre d’endroits où l’on s’accrochait à son sac à main. Délicieusement excitant! Aujourd’hui, tout a été refait, c’est propre et aseptisé. Faites tomber un papier par terre, et un employé surgi de nulle part viendra le ramasser et le jeter discrètement dans l’une des nombreuses poubelles disposées un peu partout. Les boutiques ont essaimé, tout comme les stands de restauration. A Camden, on peut manger mexicain, chinois, italien, marocain, indien…. Et on entend surtout parler espagnol, italien et français.

En bons touristes, nous avons aussi fait le circuit traditionnel des grands monuments londoniens, style «découvrez Londres en deux jours», la seule demande expresse des garçons étant d’aller admirer «pour de vrai» la Tate Modern et le pont du Millenium après les avoir vus dans Harry Potter.

Londres, ce sont aussi les derniers adieux. Nous passons une soirée tranquille en famille, chez ma sœur et mon beau-frère où les enfants sont tout contents de retrouver leur petit cousin et nous retrouvons notre amie Bénédicte pour déjeuner dans un pub. Paul craque pour les fish & chips qu’il rêvait de goûter depuis notre arrivée.

Le séjour est court, peu dépaysant mais différent, c’est une sorte de mise-en-bouche avant le voyage, avec déjà le plaisir d’écouter une langue étrangère, d’employer une monnaie différente, juste de quoi nous mettre en appétit pour la suite.

Le soir, à l’aéroport, nous regardons les photos en attendant le vol pour Buenos Aires. Si Alisée est toute mignonne avec sa jupe et ses petites chaussures, moi, en jeans et tennis, je ne me trouve vraiment pas terrible. Je me fais penser à ce sketch de Florence Foresti sur les nouveaux parents qui sacrifient l’esthétique à l’aspect pratique. «C’est pas beau mais c’est pratique». Voilà, c’est tout à fait moi sur les photos: jean et tennis, «c’est pas beau mais c’est pratique» pour arpenter les rues de Londres. Si c’est déjà comme ça au bout de deux jours de voyage, qu’est-ce que ce sera après quelques mois? Et je me souviens que moi aussi, à l’âge d’Alisée, et bien plus tard encore, je n’aurais jamais supporté l’idée de préférer le pratique à l’esthétique. J’ai dû vieillir…

Le vol jusqu’à Buenos Aires est long (13h40), on appréhende un peu pour les enfants qui n’ont jamais fait de grands voyages en avion et ont un peu de mal à tenir en place, surtout les garçons. Mais pour une fois, nous voyageons avec une «vraie» compagnie, British Airways, ce qui nous change agréablement des compagnies low cost auxquelles nous sommes habitués!

Dès le début du vol, un steward, français, qui doit avoir l’habitude des enfants, explique à Alisée, Paul et Louis les clés d’un voyage réussi. C’est simple, et ça repose sur deux points essentiels: les films et le coca. Une fois qu’ils ont bien compris 1) comment fonctionne leur petit écran individuel de télé, 2) qu’ils peuvent avoir autant de coca qu’ils le souhaitent, tout cela gratuitement, et sans avoir besoin de l’autorisation de leurs parents, on ne les entendra plus jusqu’à l’arrivée.